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dimanche 23 juin 2024

PLAYMOGEEK

Enfant, j'habitais une petite ville de l'ouest lointain qui n'avait pas de nom, pas d'école, pas d'église. Chaque soir, il fallait la détruire pour mieux la rebâtir, au matin suivant, sur cette vaste plaine que Maman appelait La Moquette et sur laquelle, chaque jour, elle déplaçait un char traineau qui avalait tout sur son passage. Je devais alors fouiller les entrailles de la machine pour tenter de récupérer les objets indispensables à la survie de ma cité et de mes concitoyens. C'étaient des couteaux, des pelles, des carabines, de minuscules colts, le chapeau du shérif, parfois même une plume, échappée des tresses d'un guerrier...

Ma ville était assez sommaire. Un saloon, un drugstore, une maison de la loi avec sa cellule spartiate. A quelques pas, un enclos retenant un cheptel composé de quelques vaches et d'autant de chevaux. Un peu plus en amont, un campement de chercheurs d'or, tamisant sans relâche le limon d'une rivière invisible. Plus loin, une garnison d(une dizaine de cavaliers nordistes pour protéger la ville d'éventuelles représailles du clan indien qui se cachait derrière les rochers des Coussins.

Les conflits étaient récurrents. Difficile de faire cohabiter tout ce petit monde sur la plaine de La Moquette. Une tribu venait toujours chercher des noises à une autre. Quant à moi, je n'arrivais pas à me décider. Mon cœur était tantôt yankee, tantôt apache. Je n'entendais rien encore au colonialisme des blancs. Il y avait des gentils et des méchants de chaque côté et les films de la Dernière Séance ainsi que les rediffusions de l'éternelle Petite Maison dans la prairie venaient bien sûr influencer le cours de l'histoire dans la vaste plaine de La Moquette. Heureusement, le shérif demeurait l'homme de toutes les situations ou presque quand il ne piquait pas un somme sur son rocking-chair.

Il m'arrivait aussi d'aspirer à de nouvelles aventures. Alors la plaine devenait l'océan et je gagnais le gaillard d'un énorme bateau pirate où la vigie, perchée dans son nid-de-pie, armée de sa longue vue dorée, ne cessait de scruter l'horizon en quête d'une île au trésor. 

Qu'y avait-il au bout de l'horizon? D'autres rêves par centaines et...

les quatre pieds de mon lit.

MARCEL

IL n'était pas Serdan. Il n'était pas Pagnol et il n'était pas Proust ou bien eût-il fallu élider la consonne, couper la tête du serpent. Car il aimait aussi les madeleines...un peu beaucoup passionnément...les madeleines enjoliveuses de souvenirs et les biscottes plus prosaïques.

S'il avait su parler notre langue, il aurait pu chanter du Brel "Madeleine, c'est mon noël, c'est mon Amérique à moi!"...Mais il n'y avait pas que les madeleines. Tout était saint graal: brioches, croissants, clémentines, pommes, saucissons, rillettes, pâtes et pâtés etc...La liste est non exhaustive. Sinon, elle s'allongerait à l'infini tel le livre de sable de Borges.

Au départ, je ne voulais pas de chien. J'avais toujours eu des chats. Il me semblait les préférer. Je résistais aux supplications de ma femme. Mais ce chien, elle le voulait plus que tout. Et moi, abattant ma dernière carte "Si tu veux un chien, ok, il s'appellera Marcel." Je pensais ainsi la faire renoncer. Ce n'était pas l'année du M et qui voudrait de ce nom pour un chien?

Ce n'était pas Serdan. Ce n'était pas Pagnol. Ce n'était pas Proust. C'était un de ces noms bien bêtes que l'on donne aux tempêtes. La dernière en date. MARCEL.

J'étais certaine qu'elle repenserait alors à seule rencontre avec cet homme dont je devais hélas porter le nom et le patrimoine génétique. Ce père abruti, qui, tout un repas dominical, guettant le temps par la fenêtre, s'écria "Tiens! Voilà Marcel" entre deux coups de fourchette.

Pourtant, le souvenir encore frais de la stupidité de son beau-père ne la fit point abdiquer. Peu importe qu'il s'appelle Marcel, elle aurait ce chien.

C'est ainsi qu'on s'est retrouvé un après-midi de novembre, dans un train en direction de Libourne, où une dame nous attendait dans le hall de la gare, une boule de poils dans les bras qui ne cessait de gigoter, réclamant câlin sur câlin. Elle nous donnait ce labrador (croisé husky et bouvier parait-il...) dernier de la portée. Elle ne voulait pas d'argent. Elle avait déjà filé, nous abandonnant avec cet adorable chiot sur le quai.

Océane avait prévu son sac de voyage Harry Potter pour le trajet du retour. Elle avait également apporté une laisse et un collier mais Marcel refusa d'entrer ne serait-ce qu'un bout de patte dans la sac. Il pleurait comme un fou et les gens s'extasiaient devant ses yeux bleus! Pas question de marcher en laisse non plus. Monsieur déclina l'invitation, même devenue ordre. Il se fit porter comme un roi jusqu'à la maison.

Un chien plus têtu qu'une mule. Il le resterait. 

Hier, en sa mémoire, on a mangé de la pastèque.

Tu n'étais pas Serdan. Tu n'étais pas pas Pagnol. Tu n'étais pas Proust.

Tiens voilà Marcel.