Theo

Theo

lundi 19 septembre 2022

Arcade1618

 

Le prince des contes chaque nuit s'en allait

sur les ailes blanches d'un immense corbeau

souffler quelque sable pour nos songes épais

afin de les rendre bien plus fous et plus beaux.


Il habitait, dit-on, le Palais des Chimères

érigé quelque part aux confins des ténèbres

et flottant par magie au milieu d'une mer

où nageaient des serpents aux écailles funèbres.


Certains parlaient souvent d'un royaume lunaire

où vivraient peut-être le Lièvre de Jade,

Licornes et dragons depuis des millénaires

quand d'autres préféraient du Rêve les Arcades.


Il fallait cependant attendre les étoiles

et que s'abaisse un pont, là, entre nos deux mondes;

un pont qui ôterait du réel tous les voiles

pour que Morphée pénètre les affres immondes


où fornicaient démons, démiurges, des vils anges,

succubes, gorgones, ménades et tritons

dans des marais cages recouverts de nos fanges

comme des vérolés constellés de boutons.


Car c'est dans cet humus où poussaient Cauquemares,

ces fleurs dévoreuses d'espoirs les plus secrets

que ce prince maudit lançait donc les amarres

de ses nefs pensives aux pavillons discrets.


Il venait y quérir gémissements, sueurs

cris, larmes, angoisses et remords des grands soirs

pour bâtir les remparts à d'infinies hauteurs

et les tours du château aux milliers de miroirs.


C'est un soir justement où j'errais bien fiévreuse

de cet autre côté où les pierres respirent

que je vis son ombre sur les sentes boueuses

lentement s'esquisser - prestement s'aggrandir.


Dans sa senestre main, une étrange lanterne

une cage forgée et de verre soufflée,

retenait prisonnier un oiseau de l'Averne

qui brûlait d'un feu bleu aux terribles reflets.


Passant tout près de moi il incanta soudain

d'obscures paroles dans une langue ancienne

de celle que parlaient les dieux dans leurs jardins

avant que tout ne soit perdu dans la géhenne.


Et ces mots primitifs chantant comme la Lyre

chacun je comprenais, chacun je répétais

sans vouloir m'arrêter et surtout sans faiblir

mais l'aube en effaça l'écho à tout jamais.


lundi 11 juillet 2022

Peine Lune


C'était un soir de Peine Lune et nous rêvions

au fil de l'eau et d'un récit sans fin ni fond 

quand sous le poids des illusions en alluvions

j'avais dit à tes yeux qu'ils étaient si profonds


mais je n'avais rien inventé...d'autre qu'un temps

plus que parfait dans la Ténèbre plurielle

où la voix d'une Muse scandant "Et pourtant"

transperçait de ses notes sacrées tout le ciel 


C'était un bord de page et nos sangs étaient d'encre

et nos ancres étaient sans bateau... Enlisées

dans la Fable...des douze coups jusqu'au chant creux

du Coq Licot aux matins gris inépuisés


Mais qu'en pensait Pluton là-bas de son Enfer ?

Me mentirais-je donc plus qu'à toi-même si

j'inventais rien que pour nous deux une autre sphère

et pourquoi pas tant que j'y suis la Galaxie !


C'était un peu de nous le long des quais dormants

Des souris prisonniers du reflet des miroirs

Des coeurs pris au piège de bien plus grands tourments

Des grains de sable las au fond de nos tiroirs


Mais ces poésies là en bâtons de Plutarque

chantaient pour nos âmes comme mille cigales

Peu importait qu'Eros bandat ou pas son arc

si chacune des rimes se faisait scytale


C'était un soir de Peine Lune et nous marchions

sur le fil des mots bleus en chagrins funambules

À nos trousses Satan - ses six cent bataillons

comme un Dom Pérignon lançaient autant de bulles


Mais qu'aurais-je changé à cette obscurité

si plutôt qu'une prose blanche entre les dents

j'étais venue masquée au grand bal de l'été

Slamant du Shakespeare comme on slame le Vent ?







vendredi 24 juin 2022

PLUVIÔSE


Jadis sur ce gris gisant je me suis penchée

ai susurré heureuse à son oreille gauche

peut-être la droite pour cet œil qui ébauche

mon autre prisonnier des siècles rabâchés


J'ai susurré heureuse à son oreille lasse

des klaxons de la ville, des cris des sirènes

Lui qui n'avait connu que des fiacres les rênes

le vieil orgue des rues tout en haut du Parnasse


J'ai susurré heureuse un peu de ce voyage

dont sa plume rêva pour sa reine de coeur

quand la mienne, elle, à tout vent criait "Moteur!"

la caméra en main, la mise au point sauvage


Et je laissai courir sur sa joue si fraîche

mes doigts un peu tremblants en sentant ce regard

pour lequel naguère sur le quai d'une gare

j'aurais renié serments sermons et toute prêche


C'était le mois des pluies et celui des frimas

Nous portions en écharpe des morceaux de ciel

Des corbeaux dans l'allée jouaient bien de la vielle

Tous nos i étaient grecs et coiffés de trémas


Songeuses nous semions tout le long de nos phrases

tant de points suspendus entre hier et demain

comme un petit poucet laissant sur le chemin

des cailloux pour tromper de Marelle les cases


C'étaient Enfer&Ciel...et nos anamorphoses

C'étaient Larme Apache, les cris d'une falaise

dans l'écume du soir qui firent nos genèses

Des plages balayées par des souffles grandioses


C'étaient Ciel&Enfer...et des conciliabules

de fées - des opéras - et des cloches fêlées

Au bout de la jetée nos cheveux emmêlés

nos vers virevoltant comme des libellules


jeudi 16 juin 2022

Proserpine2022


A travers les bois de cyprès

Où le jour n'arrive jamais

Perséphone avance seule 

Le regard las et le pas veule 


On la prend souvent pour ces ombres 

Attendant sur les berges sombres

La grande barque du passeur

Qui ne reconnait pas les heures


Ô Dame aimante solitaire !

Des Ténèbres et de la Terre 

Te voici tristement captive

Si loin des jardins de Ninive


Les portes du palais sont closes 

Et tu ne verras point les roses

Qui fleurissent encor là-haut

Au bout des vignes, des coteaux


Ah! Despote de Temps ! Tyran !

Elle n'ira pas grossir les rangs

De tes soldats pauvres ou rois

Va-t-en ailleurs dicter ta loi !


Hadès n'a pas besoin de reine 

Va donc à d'autres chanter Thrènes !

Et laisse la belle saison 

Couronner son opale front


Pas de prozac pour Proserpine

Un peu de prose et d'atropine

Un feu de rimes et d'Ambroisie

Puisque les muses l'ont choisie


Et si Cerbère aboie trop fort 

Envoie Orphée jouer encore

Il faut toujours charmer les ans 

Comme on charmerait les serpents 


mercredi 25 mai 2022


Comment souffler dans une corne ?

Muse, Toi qui sais tout des chants

de Vent, de Brume et d'Olifant

des soirs d'hiver, des matins mornes...

Comment souffler dans une corne ?

Muse, Toi qui sais tout du Temps

du Cœur des rois, du fil des Nornes...

*

J'avais suivi ton souvenir

dans les venelles d'une ville

où tout, Ma Muse, osait frémir

comme au zénith, pavés et tuiles


J'avais suivi ton souvenir...

**

Se remémorer

tout ou presque

un futur sans retour

comme une rivière

que remontent les anadromes

sous les tamis des chercheurs d'or

et le regard de Marilyn


Puisque la pluie là-bas

se danse là-bas se danse

comme une ronde de sabbat

se danse là-bas se danse

Chevelures aux vents

contraires

Laves

Cendres

Laissons aux papys russes

missiles, Kremlin

pour quelques missives

et douceurs de vélin

***

L'aube n'est encore qu'à ses balbutiements

Au-dessus des rochers planent les balbuzards

Un Mage dans l'écume déchiffre le hasard

comme s'il relisait le grand livre du Temps

****

Que dit la mer ?

Ce ne sont que rumeurs

de vieilles rancœurs

des colères amères

des mots pourfendeurs

d'anciennes promesses

tombées dans l'Abysse

comme des vins de messe

au fond des calices

*****

Pour t'écrire mots bleus comme les flots d’Égée

J'ai trempé ma plume dans le sang de Limule

Ô pages tachetées, cabotages légers

Fantassins papillons et romance de bulle


Je te raconterai belles histoires d'eau

mais à dormir debout sous les haubans de hune

Des récits d'horizons, de récifs, de dodos

de licornes venues des océans de Lune


Et ces trésors perdus au cœur des profondeurs

Vestiges d'un passé gardés par des vestales

aux nageoires drapées d'impensables splendeurs

et de cheveux brillant comme un feu de métal


Pour t'écrire mots roses, ces pétales chus

J'ai trempé ma plume dans le sang de Méduse

puis j'ai livré mon âme à son bec si crochu

que l'émoi l'emporta sur le moi aux cents ruses


Je te raconterai tous ces poissons presqu'îles

les brasiers allumés sur le dos des baleines

les destins oubliés que lisait Tanaquil

dans le vol des oiseaux et celui des phalènes


Je te raconterai...

*****

Comment chasser le secret dans l'Art de Musique

Soprano prisonnier de cette tour de briques

quand les flammes chauffent alambics et cornues

Comment chasser les dieux dans l'entrelacs des nues

******

Dans l'ombre d'un boudoir, il advient bien souvent

qu'une plume, seule, pleure sur le papier

quand la cire elle aussi, en proie au long tourment

tombe des sanglots blancs comme pour expier

la folie qui lui prit il y a fort longtemps

d'avoir bien trop aimé sans le prouver assez

une étoile noire, reine du firmament

pour qui tout ce ciel fut renversé, dépecé

Pour qui furent jetés tous les cieux à ses pieds

effeuillés les soleils marguerites à nu

faites ces alcôves dans l'infini guêpier

des nébuleuses bleues, de ces novas en crue

Dans l'ombre d'un boudoir, Âme trouva chemin

qui mène aux sources chaudes et chuchoteuses

mais dut pour traverser renoncer à demain

figer les sabliers, démembrer les trotteuses

Mon songe peut être doux ou serial killer

Mensonges sont ce lac où les saisons s'inversent

où tout lors se suspend : un souffle, un cœur, une heure !

Les tours n'ont plus de murs, le fort est sans la herse

...

samedi 19 mars 2022

Chantefable


J'avais rêvé pour toi cette ville nouvelle

où sans cesse chantaient de vivantes fontaines;

De kabbale en cavale, à bord de caravelles,

on rejoignait son port dans ces nuits incertaines


guidées par les rires cristallins des naïades

qu'une eau de jouvence rendait presqu'éthernelles.

Ici, je te jouais des airs de sérénades

escortée d'angelots aux impassibles ailes.


Des marmots cabotins dont les marmoréens

murmures résonnaient dans ces rues sans passant;

la pierre avait un coeur d'un bleu azuréen

qui versait du chagrin comme on verse du sang.


J'avais rêvé pour deux cette ville perdue

entre un ciel fugueur et l'absence tenace;

Eaunirique Cité, peut-être aurais-je du

offrir plus de larmes aux margelles hélas...


Car l'Oubli a voulu museler Chantefable

d'un mauvais sort jeté à ses eaux bien-aimées;

L'Oubli fut facétieux, le plus malin des diables

et pour pouvoir le vaincre, il fallut arrimer


tous mes vers sautilleurs à tes vers cicatrices;

Ressusciter les dieux aux si vasques espoirs

afin de découdre les bouches cantatrices;

Rallumer les astres qui bordaient le soir.


J'avais rêvé pour nous cette ville perchée

sur le crâne pointu d'un géant troubadour

et l'eau, de là-haut, en échos ricochets

conterait promptement confidences du jour.


Elles n'ont nul besoin ces âmes des fontaines

de violons, de lyres, de cithares en ut

car leur voix translucide est bien l'unique reine

des bassins et des puits, des niches et des chutes.


Regardons-les courir de chape en chapiteau,

écoutons-les nous dire un secret vaporeux;

Il se peut que demain, je m'endorme bien tôt

pour bâtir à nouveau une ode en ces lieux.

vendredi 14 janvier 2022

Un jour que j'admirais

 

Un jour que j’admirais chaque ourlement de lettre

Que vous m’aviez offert sur la page vergée

Bouche-bée devant tant de vos jambages  maîtres

Les quinquets larmoyants pour vos hampes gorgées

 

De cette encre semblable à l’étoffe d’un pape

Et l’aube naissant au-dessus des vergers

Des vignes dont elle caresse chaque grappe

Un jour que j’adorais vos T, vos Q, vos G

 

Je me trouvai ravie, au comble de l’extase

Que chacun de ces mots qui m’avait submergée

Ne fût rien que pour moi lorsque la moindre phrase

Aurait donc fait bander le roi et le clergé !

 

Un jour que je touchais du bout de mes dix doigts

Cette missive chère à ce cœur élégiaque

Tout ce vélin soyeux transporta mes émois

En des temps révolus, là, tout au bord d’un lac

 

Vous rêviez étendue dans l’herbe et la rosée

A des temps plus païens, à des landes sauvages

Tandis que d’une tige armée d’un épillet

Je taquinais vos seins libérés du corsage

 

Et vos soupirs pareils à ces chants de roseaux

Je les entends encor dans ce jour qui s’éteint

Comme je sens toujours un peu de votre peau

En frôlant du papier le plus petit des grains