Theo

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vendredi 2 novembre 2018

Ink


Aux Écritures qui furent, figurez-vous,
des Élégantes plus que des Saintes-nitouches
j'ai connu des Encres qui, sur des billets doux,
invitaient à l'Amor comme un amuse-bouche.

Elles venaient d'Orient dans des vases de jade
et leurs cœurs dissolus étaient noirs de fumée ;
ô quelles merveilles que leurs danses naïades
sur de grands éventails aux lames parfumées !

Fille des collines ou princesses des mers,
elles aimaient l'ombre, elles aimaient la pluie,
les vélins orgueilleux et les peaux de chimères
où elles s'étendaient pour faire de la nuit...

La plus belle d'entre elles, on la disait Déesse
et dernier des trésors qu'un lettré diligent
regardait s'évader tout en délicatesse
d'un calame affûté, d'une plume Sergent.

Kali Graf, c'est ainsi qu'elle était invoquée ;
idole arabesque à la pulpe d'orage amère ;
à sa ceinture balançaient les mains tronquées
de poètes maudits, ces chasseurs d'éphémères.

Et pour narguer le sort, elle tirait la langue
mais cette Langue alors était babélienne ;
à ses pieds, d'autres dieux, d'autres nobles harangues
bâtissaient des cités avec son sang d'ébène.

Lorsque les pennes d'oie à de plus jeunes « pens »
laissèrent le papier, les bouts de doigts tachés,
les Encres en cartouche alors couronnées reines,
à ces nouveaux fervents s'étaient bien attachées.

Et moi qui fus l'Enfant, armé d'un pieux stylo
pour dessiner du ciel et des lettres-oiseaux ;
moi qui fus chevalier mais aussi matelot,
je devins leur servant, mes veines leurs vaisseaux

puis cet amant fiévreux au cœur de leurs ténèbres ;
Cannibale Lecteur, Grand Dévoreur de mots,
je goûtai les émois de rêveurs plus célèbres,
filant dans leurs douleurs mes rimes et mes maux.

Mes cahiers de chevet avaient des pages-zèbres
que chevauchaient des squaws aux longs cheveux de jais ;
le Temps s'était noyé et avec lui l'Algèbre
dans ces rivières d'encre où Ligeia nageait.

mercredi 5 septembre 2018

Figura


Le poète, sais-tu, n'est pas si mal armé
Il a pour triompher mais avant tout charmer
ainsi que joue Orphée aux portes des Enfers
d'une lyre sorcière, une plume de fer.

Ce phanère plongé dans les encres du Styx
arrache aux abysses tous ces cœurs qui « suffixe »
Et c'est bien là, je crois, tout son talent d'Eschyle
d'être tantôt Pyrrha, tantôt le grand Achille.

Voici plus de mille ans que le soleil s'endort
sur le corps de Muse comme un amant fourbu
à force de baisers ourlant de feuilles d'or
ses lèvres auxquelles lui aussi a tant bu.

Et cette peau d'ombre est de l'arbre l'écorce
qui lui plaît de graver en figures de style
parfois même, entends-tu, dans la langue du morse
quand son mal rend les mots ô combien inutiles !

Mots passants-dits tout bas-dissolus-dé[lé]biles
Spleen&Mélancolie ne sont qu'histoires de bile
Mots c[r]achés à la fin, à la face des dieux
mis en tropes-mauvais-pleins d'accents et d'adieux

Mots fléchis-maux fléchés-grandiloquents ou tus
métaphores filées- épithètes têtues
Solistes-mausolées-délétères-maudits
Doux leurres font toujours de belles mélodies.

Voici plus de mille ans que la lune répand
sur le corps de Muse ses sanglots argentés
Est-ce donc un tango que dansent ces serpents ?
Ou bien de ces marées la valse déjantée ?

A ces pages d'écume il a voué son art
avoué ses rimes et tant d'autres péchés !
Il est à sa façon un joueur de cithare
quand des notes les mots se sont amourachés

Des mots doux-des mots tels des venins emmiellés
Des mots bleus où le ciel à des yeux s'est mêlé
et des mots à demi pour clients émotifs
ô grands mots agissant pour de sombres motifs !

Images présumées- mots méandres- otages
Des mots mis en boites ou des momies en cage
Mots de passe-mots clés-moqueries enfantines
Le poète bafouille ou alors baratine

Et c'est bien là, hélas, son seul talon d'Achille
d'être le rimailleur au cœur des nuits d'ivresse
alors qu'il rêve encore d'être le grand Eschyle
Mais Muse est folle qui pis est enchanteresse !

Ainsi donc c'est l'Orphée aux portes des Enfers
qui voudrait triompher mais ne fait que charmer
car sa lyre jamais n'abolira ses fers
Un poète, vois-tu, ça naît bien mal armé...

jeudi 16 août 2018

Mes Moires


-1-

Toi -Rêveur acharné- que l'Autre Monde obsède
Renverse un Calice pour ériger un Pont !
Suis cette Voyelle qu'on somme d'être Con/
Sonne la cloche encor ! Et puis...qu'Alice t'aide

à traverser le Temps, ses sables émouvants.
Il te faudra aussi franchir des miroirs d'eau
sur le dos de Chats-Mots ou celui de Dodos
et tendre l'oreille quand murmure le Vent

car dans chaque conte -innée fable d'émeraude
est tapi un secret ; il suffit de compter
jusqu'à cent sur ses doigts des dragons indomptés
Que naisse un continent d'une nuit en maraude !

Comptines Chantez donc ! Ces Alpha B, ces souris vertes,
tous ces barons perchés, ces comtes qui se marrent
Au diable Marquises ! Des anges couche-tard
traînent leurs ailes d'or dans des chambres désertes.

Te voici dans l'Antre... Songe enfoui quelque part
entre hier et demain...Bientôt tu trouveras
sur la berge du fleuve tous les macérats
des âmes attendant que passe le brouillard

pour que surgisse alors la barque du nocher
Ombre glissant sans bruit sur l'onde de mes nuits
Et contre un verre d'absinthe offert après minuit
il t’emmènera alors vers la Cité cachée

Esinev au verso des carnets polymathes
C'est la ville psyché où des palais flottants
dans l'aube endolorie laissent rois et sultans
balancer leurs reflets des balcons acrobates

Ici, vois-tu, Charon conduit la Gondola
sur de sombres canaux où les pleurs des défunts
viennent mêler leurs sels à des flots de parfums
Entends son aviron frotter la Forcola

Ô Dame de nage ! Quelle poupe vous faites !
Ainsi donc ciselée dans le bois du noyer
Et dansant dans les yeux délavés des noyés
Pernicieuse beauté c'est dire si vous l'êtes !

Ô Téthys altière ! Ton corps est toujours noir
A croire que longtemps tu immergeas tes courbes
dans les eaux d'un Cocyte épais comme la tourbe
qui servait à l'Obscur de lit et de crachoir

Sonde donc l'abîme de toute sa longueur !
Les corbillards aussi suivent le cours de l'eau
On doit être poète, amoureux, matelot
pour goûter en ces lieux les affres du bonheur

Je crois bien que Dante pensait à cette ville
quand il fit de ses maux toute une comédie
Tu croiseras ici des peintres, des bandits
des Circé déguisées, Sirènes et Sibylles

Ô Mémoire éperdue si je pense à ces rues !
Ces méandres de pierre où nos rimes se perdent
Orphée, dis-nous donc, les Enfers et leur laird
si semblables chemins ont-ils donc reconnus ?


Moi j'ai conté l'espace entre ces noirs espars
comme un chantre entre les cordes saurait conter
les amants fantômes venus tant nous hanter
quand la lune tachée ressemble au léopard

Esinev île au trésor posée sur la lagune
Tes rues sont aux pages de ma mémoire vive
des marges biscornues où les saisons dérivent
des récits d'Outre-Rêve et criblés de lacunes

Faut-il lors dérouler dans se dédale -Amor-
les fils de nos heures qu'entrelacent mes Moires ?
Je crains parfois qu'il manque à ce très vieux grimoire
un abracadabra défiant les Pythagore

J'ai succombé cents fois à tous ces sortilèges
ces divines lueurs lorsque le jour s'est tu
ce soleil qui répand sur les seins des statues
ses ardentes faveurs en nombreux florilèges

Et ce sont nos noces qui errent sur ces ponts
à pas de loup - timidement - on ne doit pas
déranger les pierres qui sommeillent en bas
ni l'aurore ondoyant dans son voile en crépon





mercredi 27 juin 2018

Le Cabinet secret

Il existe un endroit hors du temps des mortels
que l'on nomme de bien différentes manières
selon que nous sommes du présent ou d'hier,
rêveurs, fous, amoureux ou rimeurs d'irréel.

Tu l'appelais, je crois, le cabinet secret
car il avait jadis, de ta curiosité
piqué le moindre brin et en réalité
embrasé tout ton cœur naguère si discret.

Tu disais qu'en ce lieu méconnu des hommes,
chahutaient, chuchotaient les nymphes et les nains,
quelques fées nées en douce lorsque le matin
des rosées et des pluies se faisait l'impluvium.

Des dryades, ici, jouaient à chat perché;
kyrielle de sylphes se prétendant barons
défilaient dans les Champs de cet air fanfaron
sous les flèches têtues d'un Cupidon archer.

Les miroirs des lacs, les alcôves des chênes
étaient donc de leur monde les gardes portaux
mais il fallait, dit-on, un cœur plus pur que l'eau,
un cœur qui n'aurait plus de doutes ni de chaines

pour franchir ainsi les lisières enchantées
puis croiser un lutin au hasard d'un chemin.
Je n'ai rien oublié...pas un mot...un dessin
quand ton visage au soir vient alors me hanter

Quand la lune prisonnière d'une flaque
a toujours l'allure d'une reine en sa tour
Quand j'entends jouer un Orphée troubadour
des astres jaillissant des lyres élégiaques.

mercredi 18 avril 2018

Cantique du Psylocibe

Comme le corbeau qu'un certain Jean disait Maître,
Perché dans sa chaire, prêchait là un vieux prêtre.
En robe plus noire qu'habit de corvidé,
il nous causait de Dieu et de son corps vidé

de l'âme car l'âme seule aux cieux s'en fut;
toute aussi seule s'en allait jusqu'aux enfers...
mais où étaient iceux si l'Eden eut les nues?
Où donc crêchaient Satan et l'odieux Lucifer?

"Ô Dieu te dira tout si tu manges sa chair!"
ramageait ce curé accroché à sa chaire
mais qui sut donc de Dieu délimiter la peau?
Y mordre à pleines dents puis lui curer les os?

Festin bien incertain pour des brebis paumées
comme fut pour Goupil la tomme que Corbac
dans son bec tenait, avant d'être enfumé,
par ces propos flatteurs dignes d'un grand roi mac.

Mais que fait Dieu là-haut si Diable forge en bas?
Il creuse dans le temps des trous pour le combat
des astres; quelquefois il allume une étoile
qui, elle aussi, mourra dans un coin de la toile.

vendredi 6 avril 2018

mercredi 21 mars 2018

Équinoxe aux giboulées


C'est ici que tout commence. A l'équinoxe de printemps. Parce qu'il faut bien un début. « Printemps » signifiant en ancien français « premier temps », il me semblait intéressant (ou plus juste du moins) de choisir cette date comme point de départ bien que le temps soit aussi rond que la planète sur laquelle les hommes, un jour, ont inventé ce concept.
Ce pourrait être le premier jour de l'an nouveau. Pourquoi pas ? Le 1er janvier n'a pas davantage de légitimité. Lorsque j'étais enfant, l'année commençait en septembre à chaque rentrée scolaire et se terminait en juin. Juillet et Août n'étaient pas vraiment du temps. Ces deux mois flottaient dans une sorte d'espace indéfini. Ils étaient Vacances. Ils étaient Manque.

J'aime le mot équinoxe. J'aime quand le jour et la nuit sont à égalité. Pourquoi faudrait-il toujours un gagnant et un perdant ? Équinoxe ferait un beau prénom pour quelqu'un né dans cette aube et ce crépuscule si bien partagés.

En ce 20 mars 2018, je couvre donc d'encre la première page de ce carnet. Journal de bord ou intime ? Je laisse le soin à de futurs hypothétiques lecteurs de choisir mais sachez que je préfère de loin être le capitaine d'un bateau livre que l'écrivain ivre de nostalgie et reclus dans l'obscurité d'une chambre.

Si mes propos sont décousus et qu'il n'y a pas vraiment de linéarité à mes souvenances, rappelez-vous que le temps est rond comme la Terre. Il est L'Ouroboros qui se mord inexorablement la queue. Mes pensées sont libres de marcher où elles veulent. Elles peuvent emprunter la circonférence mais aussi les diamètres et les tangentes. J'avancerai sur le dos d'un Dragon pour une histoire sans fin ou bien je m'accrocherai à ses griffes.
Je serai à la barre d'une nef qui fend les mers, essuie les tempêtes, échoue parfois sur des bouts de terre perdus dans les océans, rattrapée alors par les fantômes du temps et qui rêvera toujours de grand large. Mais il n'y a pas d'horizon sans sillage...

Parce que je m'interrogeais aujourd'hui sur l'étymologie du mot « giboulée » après avoir été giflée à l'arrêt de bus par une pluie de grêlons, j'imaginai Mars non plus en dieu guerrier au bouclier d'airain mais en femme, buste d'opale aux seins de glace que j'aurais enlacé dans mes songes fiévreux. Elle n'avait plus de jambes, seule une queue de poisson comme la sirène médiévale mais cet appendice fondait sous les premières caresses du printemps, laissant un lit tout humide de son absence et transformant l'humble pucier en Pinta balançant sur des flots frénétiques. L'Océan naît-il d'une goutte d'eau ? Suis-je encore du printemps ? Je pense aussi à cette chanson de Bensé « C'est moi l'éternité en vrac, c'est moi qui dévore les enfants, c'est moi l'espoir et puis la claque c'est moi le printemps »
J'ai appris que l'origine de « giboulée » serait méridionale. Il y a un « gibourna » signifiant grésiller ; action de tomber du grésil, ce mélange de granules de neige et de cristaux de glace.

Mars est blanche. Mars est bleue.

J'ai voulu dresser une liste des lignes réelles ou imaginaires. J'ai commencé par épier le creux de ma paume et cette ligne de cœur qui n'était qu’ hachures jusqu'à toi puis j'ai voulu fixer la ligne d'horizon oubliant qu'elle n'existe pas au cœur des villes parce qu'elle a besoin d'Océan. J'ai fini par compter les lignes de bus qui six jours sur sept me mènent au boulot. Ici, on les appelle des lianes. Il y en a plus de 70 pour traverser la jungle urbaine et moi j'emprunte la 4, la 9, la 11...